UNE AUTRE FAÇON D’HABITER LA TERRE

La fin du monde n’est pas pour demain, elle a déjà commencé. À partir de ce constat troublant, beaucoup d’œuvres ont déjà vu le jour : celle de James Cauty avec ses dioramas chaotiques, celle de Thomas Doyle avec ses villas  coupées en deux ou encore celle du Japonais Masaki Seki, avec ses immeubles à moitié engloutis. Mais sur cet air du temps pré- ou post-apocalyptique, Simon Laveuve porte un autre regard. La féerie, l’humour, la douceur y accompagnent la possibilité d’une catastrophe. Mieux qu’un autre, il fait passer ce message : nous apprenons à nager au milieu d’un lent désastre et dès lors, tout est permis, surtout l’imagination. Loin des professionnels de l’angoisse, son œuvre distille avant tout l’enchantement et le réconfort. C’est ce qu’un médecin appellerait un anxiolytique.

Enfant, Simon Laveuve n’aimait pas les modes d’emploi. S’il assemblait des maquettes c’était selon son goût et dans une totale indépendance, loin des dioramas heroic fantasy destinés aux enfants des années 1990. À Ivry-sur-Seine, du haut de la tour où vivait sa famille, il avait vue sur les étranges structures des « étoiles » de l’architecte Jean Renaudie. Et c’est comme un antidote à cette architecture austère et fonctionnelle, dite « brutaliste », qu’il a imaginé ses édifices miniatures, aussi précis que fantasques.  Aujourd’hui, loin des mégatonnes de béton de la périphérie parisienne, il assemble de fines lattes de bois avec des boîtes de conserve, il lie de frêles fagots avec du fil de pêche ou sème des fragments d’éponge comme des buissons dans un jardin métallique. Tout repenser, tout réassembler, tout recréer : tel fut le mot d’ordre qui l’a fait passer de l’enfance à l’âge adulte. Depuis 2016, date de ses premières réalisations, les expositions se succèdent. Aujourd’hui, comme si deux générations n’en faisaient qu’une, sa fille de dix ans laisse un discret dessin sur certaines de ses œuvres.

Pour Simon Laveuve, la création commence par une collecte ou plutôt une cueillette. Au fil de ses longues marches entre ville et campagne, il scrute le paysage. Que cherche-t-il ? Par exemple, du sable. Il en stocke chez lui cinquante sortes différentes, du plus fin au plus granuleux. Saupoudré, ce sable apporte un « grain » final à l’œuvre, mais peut aussi, mélangé à du ciment ou du plâtre, constituer un socle, une roche, un « ancrage ». Un peu plus loin dans la promenade, il s’emparera de quelques bouts de tissu accrochés à des barbelés : il les transformera en arbustes ou en couvertures. Chasseur-cueilleur de ces minuscules matériaux, Simon Laveuve renoue avec des pratiques d’un monde bien antérieur à celui des machines. En ce sens, il apparaît comme un précurseur. Sa démarche est proche de celle du chiffonnier, emblème, selon Walter Benjamin, de l’artiste et de l’intellectuel moderne : au lieu de croire aveuglément à la fable du progrès – ou à celle de l’apocalypse –, il regarde le paysage concret et y collecte de précieux déchets.

Ainsi, dans les ruines de l’ancienne utopie bétonnée et plastifiée, une autre forme de vie se dessine. Il ne s’agit plus de construire une tour de trente étage, mais de façonner un nid, ce qui est autrement difficile. Les édifices sur tige, piton ou pilotis qu’élabore Simon Laveuve sont autant de prouesses, chaque fois singulière, d’une nidification. Ses habitats miniatures cumulent les paradoxes. Ils sont à la fois accueillants et inaccessibles – perchés sur un balcon rocheux, une bouée-balise ou de hauts pilotis. Ils portent des traces d’habitation mais on n’y voit jamais de silhouette humaine. Malgré les escaliers et les passerelles, il semble impossible d’y pénétrer. Îlots coupés du monde, ils sont cependant pourvus d’antennes et de haut-parleurs, parfois de voitures et de barques. Il en ressort à chaque fois une énigme non dénuée d’un humour que vient rehausser la perfection du détail. Enfin, cette nouvelle proposition pour la galerie Loo &Lou intitulée « Ancré dans la roche » repose sur un paradoxe ultime : de gracieuses et aériennes cabanes y reposent sur une apparence de socle ou d’éperon rocheux. Mais là encore, tout est fait pour les rendre accueillantes : l’approvisionnement en eau, la présence des plantes, une chaise vide sur la terrasse et même les graffitis pour égayer les murs. Ce déploiement de minuscules trésors ouvre à une vérité fragile : une autre façon d’habiter la terre s’y réinvente sans fin.

  • Philippe Garnier