Franchir le visible


Pierre-Luc Poujol


Loo & Lou Gallery - Haut Marais
07.05 - 17.06.26
 

Le chemin de l’arbre

 

L’œil monte, s’agrippe. Tout comme le liquide vital, sève ou sang, s’élève, flux tranquille ou jet impétueux, d’une cellule à l’autre au sein d’un être vivant. Mais est-ce bien de cellule qu’il faut parler pour désigner les ajours (parfois sertis d’un bleu de gemme qui n’est pas sans évoquer Evi Keller), les distensions ou les lacunes qui criblent la surface entrecroisée des trames de Pierre-Luc Poujol ? On pourrait aussi bien penser à des alcôves, voire au quadrillage d’un vitrail : un vitrail dont la lumière, ses clartés de glace ou ses ors en fusion, aurait fait fondre les scènes figurées au-delà du visible, au-delà de tel ou tel sujet de l’histoire sainte. Mais qu’importe les dénominations : ces œuvres de la série Between the Lines épousent, comme en un mariage à la fois très charnel et très mystique, les arbres, elles naissent de l’empreinte de leur écorce, et l’œil lui aussi les épouse. Il les suit vers les hauteurs, comme les bras de l’enfant qui ceint le tronc d’un arbre, puis s’élance de branche en branche et grimpe vers le feuillage. Tandis, peut-être, que le soleil, tamisé par les frondaisons, dessine sur le sol des bois un complexe damier de lumières et d’ombres.

Pierre-Luc Poujol confie que l’arbre offre la prise d’un « ancrage », à lui qui a été un « déraciné ». Et on imagine volontiers l’artiste « se jetant sur le sol », tel l’Orlando de Virginia Woolf : « elle éprouva la sensation des os de l’arbre courant telles des côtes à partir d’une épine dorsale de-ci de-là au-dessous d’elle. Elle se plaisait à penser qu’elle chevauchait sur le dos du monde. Elle aimait à s’attacher à quelque chose de dur. » Mais Pierre-Luc Poujol est surtout un fervent de Nietzsche, dans la pensée duquel il trouve cette intersection – cette « lisière » – qui le travaille tant, et qu’il travaille tant, entre les polarités antipodiques de l’ordre et du chaos, entre l’équilibre harmonieux d’une stase sereine et le bouillonnement anarchique propre au vivant. Alors rien d’étonnant si l’immobilité, si l’enracinement, n’a qu’un temps, ou plutôt n’est qu’un temps.

Un temps certes très physique, un temps qui a la consistance friable, les aspérités et les reliefs de la matière. Car c’est ainsi, par la matière, que les œuvres de Pierre-Luc Poujol s’« ancrent » dans le monde : elles puisent littéralement dans le paysage, dans ce qui le constitue très substantiellement. Regardez la série Lisières, ces surfaces argentées, grattez-les, ce qui en tombera, ce sera la cendre d’arbres calcinés. Et ces cendres, les voilà qui, ici et là dans ces Lisières, s’épanouissent dans des ciels dont on se dit que les a aussi vus Van Gogh, et bien avant eux, bien avant Pierre-Luc Poujol ou Vincent Van Gogh, le roi David : ce dernier ne chantait-il pas, Psaume XVIII, 1, que « les cieux racontent la gloire de Dieu, et le firmament publie les ouvrages de ses mains » ? Les cendres se transmuent ainsi en autre chose. A partir des traces de la destruction, à partir de l’empreinte (cette empreinte comme une blessure au nom si laid d’anthropocène) de l’homme sur les forêts, le monde est recommencé.

Et de la même façon que la Création est comme remise en mouvement, l’enracinement n’est que le prélude au départ. Il a beau être installé dans un coin de forêt, il a beau connaître intimement le dessin des écorces, l’« homme des bois », comme se désigne, ne plaisantant qu’à demi, l’artiste, est aussi l’homme des grands chemins. Il se met en marche, et cet art est itinéraire et voyage.

Ces chemins et ces sentiers métaphoriques, Pierre-Luc Poujol n’est évidemment pas le premier à les avoir empruntés, le romantisme allemand, en particulier, l’a précédé sur ces voies. Chacun, devant ces deux séries, Between the Lines et Lisières, donc, peut conduire son œil à son gré, avancer, zig-zaguer, bifurquer le long des trames, suivre veinules et ramilles, se laisser éblouir par une pluie poudreuse de jaunes Mais, toujours, le chemin mène à l’intérieur, dirait Novalis. Laissons toutefois là ce dernier, lui qui est le poète des mines et des anfractuosités terrestres. Revenons à l’arbre, revenons à notre enfant imaginaire du premier paragraphe qui grimpait sur son arbre. Et reformulons : le chemin mène vers le haut.

L’agencement en trame de la série Between the Lines détermine une organisation (comme on parle d’un « être organisé »), une réticulation qui n’emprisonne pas. Mais qui subdivise, fragmente, à la façon dont le cerveau humain découpe l’expérience du quotidien. Et voilà pourquoi, sans doute, l’esprit analytique, si prompt à regimber lorsqu’il ne s’y retrouve pas, lorsqu’il ne retrouve pas, dans les perceptions que lui communiquent les yeux, les silhouettes familières du monde, est étrangement apaisé devant les œuvres de Between the Lines. Quant aux extases lumineuses de Lisières, il serait ridicule de tenter de les décrire, chacun sait que la politesse et la décence exigent le silence face aux phénomènes extatiques, bornons-nous à employer ici, avec l’artiste, l’adjectif « spirituel ».

Voilà donc le long de quel arbre métaphorique chemine en s’élevant l’art de Pierre-Luc Poujol – un arbre dont les racines seraient très concrètes, dont la cime serait la pensée organisée et qui conduirait, plus haut encore, vers les altitudes où plane le sacré. Mais prenons vite notre hache, et abattons-le cet arbre : car il n’y a nulle hiérarchie chez Pierre-Luc Poujol. Nulle ascension d’un échelon inférieur à un empyrée supérieur qui le transcenderait. Tout se mêle, tout se fond, rien ici n’est séparé, perception, raison ou expérience divine ne font qu’une. Comme s’il restait, de la cendre bien réelle des arbres, un « frottis sur la pensée » (Orlando) et sur l’âme.

  • Damien Aubel