(im)perméabilités

Xavier Servas


Loo & Lou Gallery - Haut Marais
22.03 - 10.05.25
 

Ni forme humaine ni anatomie animale, cet objet évoque l’apparence de certains insectes avant leur éclosion. Pupe : tel est son nom. Dans la vie d’un insecte diptère, la pupe est le second stade de la nymphe, la fin de sa période larvaire. L’œil se pose innocemment sur cette poche translucide et soudain, reste captif, car elle respire. Est-elle vivante, vulnérable ? Va-t-elle éclore ou rester à jamais endormie ? Quel rêve agite ses profondeurs ?

Avant tout commentaire, les œuvres de Xavier Servas sont là pour poser une question. Elles brouillent le partage entre l’animé et l’inanimé, le robuste et le fragile, l’artisanal et le technologique.

La membrane de la « pupe » est en boyau de porc. Son mouvement provient d’un ventilateur interne programmé pour simuler le rythme d’une respiration. D’un matériau a priori sans destination artistique, Xavier Servas tire un pouvoir d’envoûtement discret mais persistant.

Avec Le Troupeau, l’effet pneumatique gagne en complexité. Chacune des poches – il s’agit cette fois de vessies de bœuf – est animée de son propre rythme respiratoire Leur coexistence est savamment programmée : pour éviter tout effet mécanique, le codage des ventilateurs comporte une partie aléatoire. Un fil électrique est laissé à l’air libre pour capter les parasites magnétiques. C’est un peu comme si quelques millimètres cubes d’air, d’ondes et de poussières s’invitaient dans le dispositif. Pour Xavier Servas la technologie est faite pour être déréglée : « La 3D, dit-il, apporte la possibilité de l’accident. Elle permet de canaliser l’aléatoire. »

Tirer autre chose de la machine que ce pour quoi elle a été conçue : pour Xavier Servas, cette inspiration remonte à l’enfance. Son père, informaticien de la première génération, meurt l’année de sa naissance. Il laisse un mystérieux bric-à-brac de fers à souder, de câbles, d’écrans et de composants électroniques. Ce mélange d’artisanat et de technologie de pointe accompagne désormais la vie de l’artiste. Aux Arts décoratifs, pour la dernière année, il présente des installations gonflables. Cette catégorie d’objets le fascine : ce sont des bulles que l’on peut poser au milieu de nulle part, elles symbolisent le confort des « Trente glorieuses ». Elles sont magnifiées dans des œuvres de design, comme celle de Quasar Khanh. Dans un retournement singulier, Xavier Servas parvient à leur faire exprimer une fragilité, une douceur vulnérable.

Ainsi, avec Holidays, a-t-il confectionné une sorte de matelas vertical qui évoque les parkas des Inuits, fabriquées à partir d’intestins d’animaux marins. Là encore, le matériau lui indique la marche à suivre et parle à son imagination. L’assemblage de Holidays a eu lieu au début de la maladie d’Alzheimer de sa mère. Cette enveloppe qui se vide et se recoud apporte un écho à la fragilité humaine. Cet écho, Xavier Servas ne le reçoit qu’a posteriori. « Aujourd’hui, cela me saute aux yeux », dit-il. Ce que l’objet suggère en profondeur met du temps à se révéler.

Cette œuvre est le contraire d’une tour d’ivoire. La qualité d’attention y est primordiale. C’est une patiente vigie, une attente que les rencontres et les trouvailles viennent peu à peu combler. 

Avec les aquarelles de la série Gaz, il s’agit, là encore, d’interroger le matériau, de le faire parler. Et là encore, l’accident de parcours fait surgir un prodige imprévu.

Au Vietnam, entre 2011 et 2013, Xavier Servas travaille pour une entreprise de design industriel. Il revient en France avec une petite cargaison de papier dzó, un papier rare ayant servi jadis aux archives du palais impérial. Quel parti tirer de ce papier dzó ? « Je l’ai gardé longtemps sans savoir quoi en faire. » Peu à peu, il trouve : sur ce papier poreux, l’encre produit des taches qui compliquent le travail de peinture. Mais ce défaut se transforme en aubaine. Travaillant à l’aérographe sur les deux faces, à l’aquarelle, encre de Chine et pigment, l’artiste joue avec ces couleurs en expansion. Le résultat est un appel à l’interprétation figurative : à la fois vapeur, nuage, silhouettes, cartographie, reliefs vus d’avion, fonds sous-marins aux nuances de couleur chair.

Sur les plaques de cuivres de la série Sédiments, la matière évolue encore, mais d’une autre façon. Oxydé, partiellement recouvert de cire d’abeille et de pigments, le métal ne respire pas, comme la membrane de Pupe, mais il rêve. L’oxydation continue au fil du temps. Les couleurs cristallisent de façon à la fois dirigée et imprévue. Rien n’est conçu de façon rigide, a priori. Le changement d’état de la matière est préalable à la pensée du créateur. Dans une inversion de la logique technicienne, la matière bouge, la technique suit, l’art en jaillit. Loin d’une prétention à la toute-puissance, c’est une leçon d’attention, d’humilité peut-être. Une façon de laisser le monde respirer avant d’y intervenir.

 

  • Philippe Garnier, écrivain