Entretien avec la journaliste et historienne de l'art Maud de la Forterie, octobre 2026.

En tant que paléoartiste, vous avez longtemps travaillé aux côtés d’anthropologues à la reconstitution de nos ancêtres. Comment votre intérêt pour les origines de l’humanité vous a-t-il conduite à interroger l’homme contemporain et son devenir ?

Mes recherches ont d’abord porté sur des hommes ayant vécu il y a cinq cent mille ans ou un million d’années, en collaboration avec des équipes scientifiques et selon des protocoles rigoureux. Il y a une quinzaine d’années, j’ai éprouvé le désir de m’affranchir de ce cadre, de laisser libre cours à mon imaginaire pour m’intéresser à l’homme d’aujourd’hui et à celui d’un futur proche. Deux axes ont alors guidé ma démarche, la relecture de la beauté et notre rapport aux nouveaux outils. L’évolution humaine demeure au cœur de mes préoccupations. Longtemps façonnée par les changements du climat et de l’environnement, elle se trouve aujourd’hui confrontée à l’essor des hautes technologies. Sommes-nous seulement capables de nous adapter à des transformations aussi rapides ?

Dans Le Déconnecté, sculpture hyperréaliste saisissante de vérité, un homme absorbé par son écran semble pourtant étranger au monde qui l’entoure. Que révèle ce paradoxe de notre rapport aux technologies ?

Les hommes sont désormais rivés à leurs écrans, happés par la lumière bleue qui en émane. Nous inventons sans cesse de nouveaux outils pour nous contempler, capturer nos images. J’avais également abordé cette question avec Lucy Selfie(2017-2019), une sculpture hyperréaliste représentant cette petite créature venue du fond de l’humanité, un téléphone portable à bout de bras et une mimique sur les lèvres. Le décalage est immédiat. Autrefois, les outils servaient à survivre. Aujourd’hui, l’homme utilise-t-il encore ceux qu’il a créés, ou finit-il par se mettre à leur service ?

En contrepoint de vos sculptures hyperréalistes, vos nombrils monumentaux et vos vulves réunies en tableau composent d’étranges blasons du corps. En isolant ces fragments anatomiques jusqu’à les rendre parfois méconnaissables, cherchez-vous à renouveler notre perception du corps ?

J’aime isoler une partie du corps, changer son échelle pour en faire un paysage, comme dans mes séries de bouches, de nez, d’oreilles ou de seins, conçues comme une ode à la diversité et à l’unicité de chaque individu. Les nombrils et les vulves m’amènent également à m’interroger sur l’avenir de la maternité car j’imagine que, dans quelques décennies, les femmes pourraient ne plus porter leurs enfants, la gestation étant confiée à des dispositifs artificiels. Pour le tableau en relief réunissant vingt-cinq vulves, je souhaitais néanmoins éviter une représentation trop crue, dépourvue de poésie. J’ai donc imaginé cette forme généreuse, semblable à un énorme chamallow ovale, à l’intérieur duquel elles viennent se lover, l’ensemble étant recouvert de feuilles d’or pour le sacraliser.

Vos œuvres conjuguent une sensualité parfois teintée d’humour à un propos autrement plus grave. Est-ce une manière de désamorcer les réticences du spectateur pour mieux l’amener à s’interroger ?

Les vulves stylisées ressemblent à de grosses noix montées sur des pattes de poulet, qui leur confèrent une étrange expressivité. Elles se redressent, elles revendiquent, opposant leur allure cocasse à la gravité de ce qu’elles dénoncent : la perspective d’une reproduction artificielle qui pourrait nous déshumaniser.

Avec Insta-Vénus, je me suis intéressée aux canons de beauté à partir des images de Kim Kardashian que je voyais sur Instagram. Sa silhouette aux courbes très prononcées m’avait rappelé certaines Vénus préhistoriques, parfois très callipyges, et incarnait un idéal que certaines femmes cherchaient à reproduire par la chirurgie esthétique : c’était la Vénus du moment.