
Que devient l’idée même d’évolution lorsque les avancées scientifiques reconfigurent les corps humains, tandis que l’épuisement progressif des ressources naturelles impose déjà d’autres manières, plus précaires, d’habiter le monde ? Sous l’épée de Damoclès d’un désastre annoncé resurgissent alors des imaginaires archaïques, peuplés de réminiscences minérales et de poussées organiques jusque-là demeurées enfouies. Réunissant les œuvres de Lydie Arickx, d’Élisabeth Daynès et de Simon Laveuve, cette sélection rassemble trois démarches profondément différentes, cependant toutes attentives aux métamorphoses du vivant et aux puissances d’altération de la matière. Organismes en perpétuelle germination, anatomies recomposées et abris de fortune soigneusement agencés façonnent alors un paysage où l’évolution embrasse sa pleine dimension physique, hantée par la trace des origines autant que par les récits d’effondrement à venir.
Semblant éclore d’une profondeur primitive où les règnes animal, végétal et humain ne seraient pas encore totalement dissociés, les œuvres de Lydie Arickx déploient des masses charnelles, des membranes épaisses et des silhouettes embryonnaires comme autant de corps en formation livrés aux forces de la prolifération. Une logique racinaire irrigue ainsi l’ensemble de son travail : Ramifications rhizomiques et excroissances fibreuses colonisent peu à peu peintures et sculptures, gagnant les matières stratifiées et les reliefs accidentés. Récurrent dans son travail, le motif de la fève apparaît comme une matrice fondamentale, réserve d’énergie vitale à partir de laquelle prend forme l’ensemble de son vocabulaire organique. Présentées en 2022 au Château de Chambord et en 2023 à l’Église Saint-Eustache, ses œuvres monumentales inscrivaient alors cet imaginaire à l’échelle de monuments historiques.
Avec les sculptures hyperréalistes d’Élisabeth Daynès, l’enveloppe charnelle quitte le registre du primordial et de l’archaïque pour se disséminer dans celui des anatomies reconstruites. Connue pour ses reconstitutions paléoanthropologiques réalisées avec des chercheurs et des laboratoires scientifiques, l’artiste développe parallèlement un ensemble de figures où latex, silicone et résine donnent naissance à des présences d’une exactitude troublante. La précision clinique des peaux, des teintes et des carnations entraîne progressivement le regard vers une inquiétude plus diffuse, liée à un monde désormais capable de corriger artificiellement les chairs, de remodeler les traits selon les exigences d’une perfection soutenue par la chirurgie esthétique et la manipulation biologique. Loin de se limiter à la chair, l’hyperréalisme d’Élisabeth Daynès interroge également les effets plus pervers des technologies contemporaines. Avec Le Déconnecté, une figure grandeur nature penchée sur l’écran de son téléphone, l’artiste donne ainsi corps à une forme d’isolement insidieux où l’individu, happé par une réalité virtuelle gorgée de lumière bleue, se retire du monde qui l’entoure.
Pour Simon Laveuve, la notion d’évolution ne renvoie plus à l’idée de progrès, mais à celle d’une fragile adaptation élaborée à partir de matériaux récupérés, à l’exemple d’emballages, de structures métalliques et de morceaux de mobilier. Sous sa main, ses minutieux assemblages prennent la forme de sculptures miniatures évoquant des architectures comme suspendues, des refuges de guingois ou d’étranges habitats maintenus dans un équilibre incertain. Tenues éloignées d’une dystopie spectaculaire, ses œuvres laissent libre cours à des manières d’habiter fondées sur ce qui subsiste encore, dans un monde contraint de composer, encore et toujours, avec l’existant.