ÉVOLUTION

Élisabeth Daynès


Loo & Lou Gallery - Haut Marais
28.04 - 03.06.23
 

Jeune femme emmaillotée dans sa chrysalide, prête à faire éclore une autre féminité. Modelé avec soin, son visage apaisé suinte d’une poétique à la lisière de la mort et de la renaissance, contrée incertaine faisant naître songes et utopies. Ophélie du futur ? Un tissu de plastique sert de cocon à son corps, évoquant peut-être l’avènement d’une nouvelle génétique qui enserrera bientôt notre longue arborescence d’Homo Sapiens. « C’est de la science-fiction ? Non, c’est la salle d’attente du futur », nous répond Elisabeth Daynès. L’artiste, qui travaille depuis plusieurs années avec des paléogénéticiens, des anthropologues et des biologistes, est connue pour ses créations à l’intention des musées et des sites préhistoriques pour lesquels elle a redonné corps et visages aux hommes des cavernes. D’ailleurs, dans l’exposition, un Néandertalien, les bras croisés, nous toise avec ironie, semblant se demander ce que nous avons gardé de nos ancêtres et vers quel abîme générationnel nous courrons désormais. C’est aussi la question que se pose l’homme curieux, modelé à la manière d’une sculpture hyperréaliste, qui se penche sur le faciès d’un écorché traité à travers le prisme de la technologie numérique de l’Alioscopy, nous permettant de voir surgir ses ossements en relief. Inquiétante étrangeté devant ce double monstrueux de nous-même. Car les monstres semblent s’être infiltrés au cœur des nouvelles préoccupations physiques de notre époque, hantée par le spectre de la génétique et de l’hybridation, pour le meilleur et pour le pire. Nul hasard en effet si la société s’interroge tant sur les questions de genre, de sexualité et d’identité, à l’heure où les réseaux sociaux font du corps de l’individu un cobaye 3.0, prêt à muter au nom du diktat de la beauté. Cauchemar génétique en vue ? Probablement…

Elisabeth Daynès envisage que nous naîtrons bientôt dans de petites coques, pareilles à des vulves, qui pousseraient sur des arbres carbonisés. Celle qui a visité plusieurs laboratoires de recherche travaillant sur la peau synthétique se questionne sur les avancées de la science en termes de greffes. Ses œuvres parlent toutes de cette hybridation du vivant qui introduit de plus en plus l’artificiel dans le processus de l’évolution des espèces. « C’est un siècle dément avec de nouvelles normes, de nouvelles mutations » observe-t-elle. A la fois passionnée et angoissée, elle représente la folie d’une époque qui érige les fesses Kardashian et les lèvres sous blister en reines de beauté. Aujourd’hui, on change de seins comme on change de robe ! Et les jeunes filles de 16 ans qui se font faire des bouches comme des pneus le regrettent bien souvent, oubliant que ces actes de chirurgie esthétiques sont pour certains irréversibles… 

Les sculptures sur lesquelles prolifèrent des petits seins de femmes, à la manière de champignons noirs de carbone ou recouverts de feuilles d’or, inventent un autre paysage et un autre paradigme, dans lequel le ventre de la femme ne servirait plus à la fécondation. Les créations d’Elisabeth Daynès s’apparentent à des anticipations du futur de l’anthropocène, par endroit cauchemardesque et malaisant, mais aussi pop et grotesque, l’artiste ne s’interdisant pas d’introduire de la dérision au sein de ces nouvelles identités. D’où venons-nous, que sommes-nous, où allons-nous ? 

- Julie Chaizemartin, Journaliste et critique d'art